Face aux incidents de Baltimore

Le blues des Noirs

Mon ami Hubert,

Les peuples ont une histoire et l’histoire de l’humanité nous enseigne que de tout temps, les nations se sont bâties au gré des déplacements de populations, transhumance qui devint sédentarité avec l’apparition de l’agriculture. Les grandes migrations furent des contingences civilisationnelles issues souvent des conquêtes territoriales, elles-mêmes s’inspirant du besoin des hommes de régner sur d’autres et sur des territoires encore plus vastes, qui  en accentuèrent les peuplements exogènes.

Toutefois, nous devons constamment, nous inspirer du passé pour éclairer le présent et les historiens ont une mémoire qui devrait aider à la compréhension de l’histoire. En d’autres termes,  tout peuple qui n’a aucune mémoire n’aura pas d’histoire et ne comprendra pas ses malheurs.

S’il est une population intracontinentale qui voyage beaucoup, c’est bien la population noire, bien que ces migrations obéissent à des pesanteurs géopolitiques comme lors de l’apartheid en Afrique du Sud, des nombreuses guerres d’indépendance, du Biafra, etc. et parfois géostratégiques (l’exemple de la colonisation en est une illustration criante).

La saignée pluriséculaire qu’a représentée la traite négrière d’abord transsaharienne puis transatlantique, a scellé durablement le sort des peuples noirs qui de collectivités endogènes, se sont métissées au contact des autres peuples de la terre. Métissage bien involontaire que n’a connu aucun autre peuple de la terre. Aucune autre déportation de population n’a égalé la traite des Noirs dans l’histoire commune que l’on situe à -3500 av. JC.

Comment s’étonner dès lors que ces populations transportées à fond de cale, exhibées, spoliées, violées, meurtries, exposées, humiliées aient du mal à retrouver semblant de dignité aux yeux des descendants de ceux là-même qui les transformèrent en bêtes de somme ?

Oui, mon ami Hubert, nous étions à la John Hopkins University à Baltimore qui détient l’un des fonds documentaires les plus importants au monde sur la question y relative ! Oui, j’y ai fait des recherches au center of Africana Studies avec le professeur Ben Vinson (le jeune Black  dont nous appréciions beaucoup l’éloquence). Mais tu n’as pas oublié  les raisons pour lesquelles j’effectuais ces recherches : Il s’agissait encore une fois de plus de la traite négrière transatlantique et de son corollaire, le racisme des siècles suivants. N’oublie pas non plus que la ville de Baltimore est une ville très largement peuplée de Noirs avec tous les ingrédients stéréotypiques requis (forte crimilalité, paupérisationn d’une majorité de la population noire, taux de chômage élevé, etc.) D’ailleurs, nous y avons assisté à une interpellation en direct.

Eh bien la situation sociale des noirs n’a changé qu’en apparence. Des siècles se sont écoulés, mais dans la mentalité collective, née des interactions symboliques de personnes confortées dans leur supériorité naturelle et peu enclines à la dialectique, le Noir représente encore et toujours cette espèce dont l’essence rime avec pauvreté, misère, nihilisme, idiot, quémandeur…Tiens, comme cela rappelle quelques littératures afférentes des voyageurs du XVIIe siècle…

Alors, plutôt que de s’astreindre à nous plaindre, demandons-nous pourquoi  167 ans après l’abolition officielle de l’esclavage en France, plus de 60 ans après nos indépendances en Afrique, nous continuons de fuir nos pays d’origine pour mourir en méditerranée ?

Pourquoi aux yeux de nombreux occidentaux, nous représentons bien moins que leur animal de compagnie, au point que certains d’entre nous sommes devenus des cibles mouvantes pour flicaille en manque d’exercice. N’est ce pas que nous n’avons pas su nous faire percevoir différemment de l’autre ? N’est ce pas la preuve que nous avons suffisamment montré aux autres peuples que nous étions bien incapables de discipline et d’organisation ? Quels autres peuples de la terre ont subi des maltraitances depuis autant de siècles sans réagir de façon coordonnée et méthodique ? Rien que nous les Noirs. Les Indiens ont été exterminés et leurs descendants se sont retranchés dans leurs réserves (sort pas très enviable non plus, je te le concède) ; les Chinois dominent le monde aujourd’hui après les traités inégaux imposés à la Chine, au Japon et à la Corée au XIXe siècle ; Le Japon a su rebondir après la IIe guerre mondiale ; les juifs dominent les principales sphères d’influence mondiale (média, finances, cinéma) ; les arabes sont assis sur de véritables éponges minérales ; l’Amérique latine a repris son indépendance depuis longtemps malgré le corollaire Roosevelt qui prolongeait  la doctrine Monroe ; les Arméniens ont réussi à faire reconnaître leur calvaire comme étant un génocide. Seuls les Noirs font l’objet de toutes les précautions stylistiques quand il s’agit de leur reconnaître le plus grand et le plus durable martyre d’un peuple dans toute l’histoire humaine !!!

Les seuls véritables peuples de la terre à être encore sous tutelle sont les peuples africains et il n’y a pas de fumée sans feu.

Alors, oui, comme toi, j’ai le blues quand je vois autant de souffrances infligées à  une même engeance sous le seul prétexte d’une différence épidermique. Mais en spécialiste des sciences sociales, je me dois aussi d’interroger  l’esprit de ces nations, si tant est qu’il en existe un. Je me dois surtout de retracer la genèse de cette longue errance du peuple noir à la quête de son identité. Il me semble que là se trouve notre véritable problème à notre époque contemporaine.

Je ne suis même pas convaincu que cette coloration dermique nous rapproche tant que cela car alors, nos diasporas pèseraient leur pesant d’or. Or que constatons-nous ? Les diasporas nègres sont disparates, fragmentées, et à l’image de leurs nations d’origine. Quand l’on observe les USA, de jeunes noirs n’hésitent pas à s’abattre les uns les autres pour 1g de caillou.

En réalité, il n’y a aucune unité de la communauté noire et les grands fédérateurs des années 60, qui se battaient pour les droits civiques sont tous morts ; il ya carence de  représentation et d’incarnation d’un idéal. Un regard prospectif me fait entrevoir le 10 mai prochain qui arrive à grands pas,  journée de commémoration de l’esclavage en France. Que retiendra-t-on ? En apprendrons-nous quelque chose pour les générations futures ? Quel sera le message ? Soyez républicains et faites fi de votre coloration épidermique ? Les autres en feront-ils autant ? Tel est l’un des principaux défis que nos échanges spéculaires réguliers doivent relever, en générant des réflexes attitudinaux d’atténuation des différences autres que morales ou intellectuelles en lieu et place des approches physiques en fondements essentiels de jugement.

Cependant, comment donc concilier cette nouvelle citoyenneté monde, cette normalité apparente dans les rapports sociaux avec des histoires personnelles divergentes, antinomiques, voire conflictuelles ? Comment éviter le choc des mémoires et les surenchères victimaires ? Cette nouvelle façon d’apprendre et de vivre-ensemble est le projet de tout Etat cosmopolite qui aspire à donner un sens à son action collective. Saurons-nous nous dépasser ? Qu’il ne me soit point reproché de ne m’en être inquiété. Keep Up fighting bro.

Henri Georges MINYEM

Enseignant/ Chercheur en sciences sociales

EHESS

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